Compte-rendu Transkarukera 2015

Publié le par Nicolas CERISIER

Dans la peau d'un finisher!

Karukera, « l’île aux belles eaux » en créole ! Il est vrai que la Guadeloupe mérite bien ce sobriquet ! Mais qu’en est-il de ses terres ? Ô combien sauvages, leur beauté n’a d’égal que leur inhospitalité. Pour le traileur aguerri, elles sont un bijou de difficultés dans un écrin de verdure. « L’enfer vert » diront certains !

Cette Transkarukera n’est certainement pas à la portée du premier venu. 130 km pour plus de 8000m de dénivelé ! Sur le papier, ce trail est déjà impressionnant. Mais sur le terrain, c’est pire !

 

Compte-rendu Transkarukera 2015

Karukera, l'île aux belles eaux!

J’en savais quelque chose en arrivant en Guadeloupe ayant échoué il y a 2 ans, lors de ma première tentative. La difficulté du parcours avait eu raison de mon mental. C’est donc dans un esprit de revanche que je me suis présenté au départ de cet ultra. Ma mission si l’île m’accepte : devenir finisher de cette Transkarukera version 2015. Lecteur, bienvenue en enfer…

Compte-rendu Transkarukera 2015

Au départ, faussement serein!

Vendredi 24 juillet 2015, 20h à la préfecture de Basse-terre : le départ est donné. Le parcours débute sur une portion très roulante, longeant le front de mer. Je ne me laisse pas emballer et pars prudemment. Très rapidement nous abordons les monts caraïbes. Les premiers reliefs apparaissent, avec eux les litres de sueurs. En effet, l’atmosphère y est chaude et humide. Le degré d’hygrométrie a peu à envier au hammam.  Je me sens pourtant bien sur cette portion présentant pour moi le bon degré de technicité. Je double des coureurs et me retrouve assez rapidement 3ème. La course est lancée, mais voilà que dans cette jungle, je me perds. Je ne m’affole pas plus que cela, cet ingrédient faisant partie de la course. Mais contrairement aux coureurs me précédant (perdus également), je rattrape assez rapidement le parcours et me retrouve ainsi en tête au premier ravitaillement, km 17.

La suite va vite se compliquer avec les premières grosses difficultés de cet ultra : trace des poteaux, col de l’échelle, citerne, soufrière, nez cassé… j’en passe et des meilleurs. Autant de noms évocateurs, autant de portions qui rivalisent de technicité. Le « 4 pattes est de rigueur » et à ces instants précis, je m’interroge quant au phénomène grandissant des frappadingues… Ici on reste dans l’authenticité, de la frappadingue naturelle, de l’ultra-frappadingue. Quelques chiffres en disent parfois plus que de longs discours : au nez cassé, mon allure est de 37 minutes au kilomètre. Les amateurs apprécieront… ou pas ! En tout cas il y en a un pour qui c’était trop lent. Cédric CHAVET (récent 2nd du grand raid 6666, Cédric a passé 2 ans en Guadeloupe), futur vainqueur de l’épreuve, me double dans cette partie technique. Un champion rempli d’humilité en partie grâce à qui j’ai passé une superbe semaine, mais sur le moment énervant de facilité ! Le poursuivant ne mettra pas longtemps à me doubler également. De petite taille, Salvador Calvo Redondo (2ème du tor des géants 2010) est plus à l’aise que moi dans cette jungle. 

Compte-rendu Transkarukera 2015

Trace du "nez cassé". Si si, je vous assure! (source : guadeloupensites.com)

Après 10h de course, alors que le jour se lève, je n’ai fait que 40 km et me trouve en 3ème position. J’entame la descente vers la Grivelière, ancien domaine de plantation de café. Le sol est des plus glissants et mon attention se relâche. C’est à ce moment-là que je vais chuter lourdement sur la fesse droite. Je suis sonné et mettrai 5 bonnes minutes à me relever. Mon idée est de joindre le prochain CP afin de rendre les armes face à une jungle plus forte que moi. J’atteins le ravitaillement (km 48) complétement dépité. Dimitri Grudet s’est refait la cerise. Lui qui connait l’île par cœur pour s‘y être entrainé plusieurs années me passe devant tandis que le staff médical me prend en main. L’articulation sacro-iliaque a pris un coup dans la chute, mon bassin est décalé. D’un geste précis, Christophe le kiné, me remet d’aplomb de ses grosses paluches magiques. Un antalgique et un bol de riz plus tard (merci Cathy de ton soutien tout au long de cette course), me voilà finalement reparti. D’un pas boitant tout d’abord. Puis, l’antalgique aidant je vais enfin retrouver un peu de sensations. Au refuge des 3 crêtes, perdu au milieu de la jungle, un groupe de bénévoles nous fait le pointage. Ils n’ont rien d’autres à nous proposer que quelques paroles rassurantes, mais c’est déjà un réconfort énorme. Et ce d’autant plus que suis attendu : « bonjour Nicolas, je suis la maman de Sandrine (une amie poitevine), comment vas-tu ? ». Ce ne sont que quelques banalités échangées, mais tant de force recouvrée. Un peu plus loin, ce gentil groupe de bénévoles a pris le soin de nous encourager à sa façon. Le ton est donné sur un panneau annonçant : « Bienvenue en enfer ; welcome to hell ». OK, sympa ! Mais au fait on dit comment en créole ? Finalement cet enfer ne sera pas pire que le précédent, je retrouve des sensations et reprend à courir. Mais toujours avec une douleur lancinante à la fesse même si elle est plus faible que précédemment. Je dépense une énergie folle tant physiquement que psychologiquement.

Compte-rendu Transkarukera 2015

Au ravitaillement des mamelles

J’arrive à Pointe-Noire (km 80) complétement exténué. Comble de la galère, la douleur reprend. « Il me faut un autre antalgique ou j’abandonne ». Les bénévoles m’informent que le staff médical m’attend à Sofaïa. Je reprends ma route tant bien que mal. Puis plutôt mal que bien. Je m’arrête, incapable de faire le moindre pas. Je reprends malgré tout au bout de 10 minutes, en marchant jusqu’au ravitaillement suivant. Je pensais être arrivé à mon moment de délivrance mais les bénévoles m’informent que Sofaïa est le prochain CP… à 12 km! Rapporté en temps, cela fait au moins 3h. Et encore, quand on est en forme. Incapable d’avancer, je commence à remettre en doute ma fin de course. Que faire dans ces conditions ? Le kiné va finalement me rejoindre en voiture (encore merci Christophe!). J’en profite pour dormir, chose qui ne m’est encore jamais arrivée sur une course. Je me rends compte que je bascule peu à peu dans un mode « finisher ». Je renonce à tout podium. Je suis mal en point et pourtant une force me pousse à persévérer. Je repense à Gérard et Maguy qui m’ont renouvelé leur confiance malgré mon abandon 2 ans auparavant. Je repense à tous les bénévoles de la Transka qui sont aux petits soins pour moi. Dans ce village perdu à flan de montagne, une dame me donne des piles pour ma frontale, glanées chez je ne sais quel voisin. Pour eux nous sommes tous champions. Je repense à ma famille et tous ces sacrifices pour mon plaisir égoïste d’aller courir à la Guadeloupe. Je repense à mes amis qui me suivent en live. Pour tous, je me dois de terminer, renonçant à ma fierté et à la loi du tout ou rien qui me caractérise tant ! Comme un clin d’œil aux finishers ! Un hommage à ceux qui se battent contre eux-mêmes et parfois luttent avec les barrières horaires.

C’est dans cet état d’esprit que je quitte le ravitaillement de Beausoleil, Km 84. Paradoxalement, c’est une fois libéré du carcan de la performance que je vais recouvrer une nouvelle force physique et mentale. Je me sens bien, libéré. Je cours comme par automatisme. Je ne le sais pas encore, mais malgré ma sieste d’1h30, je ne me suis fait doubler que par un seul concurrent, je suis donc 5ème

Compte-rendu Transkarukera 2015

La soufrière comme on la voit rarement!

J’arrive à Sofaïa (enfin !) en même temps que part le 3ème du ravitaillement. Je dis 3ème car entre temps, j’aperçois Salvador sur un lit de camp sous une couverture de survie, victime d’une grosse hypoglycémie. Il ne m’a pas fallu plus de quelques secondes pour que mon esprit de compétiteur reprenne le dessus. D’instinct, je savais que je terminerai 3ème. Il reste plus de 30 km et j’ai vraiment de bonnes sensations.

Mon intuition s’est avérée juste, je ne tarderai pas à doubler et me retrouver 3ème pour ne plus quitter cette place jusqu’à la fin du parcours.

Libéré, je franchis la ligne en moins de 32h. Jamais je n’aurai couru aussi longtemps, même pour un ultra de 160 km. Mais surtout je franchirai cette ligne d’arrivée avec le sentiment d’une mission accomplie : JE SUIS FINISHER DE LA TRANSKARUKERA!

Cette course est impitoyable, indomptable. J’arrête ici, tous les superlatifs pourraient y passer. Mais ce que je retiendrai avant tout c’est ce contraste saisissant entre le caractère sauvage du tracé et l’hospitalité des bénévoles et de l’ensemble des gwadas. Merci à la Guadeloupe, je suis fier d’avoir honoré votre invitation !

Compte-rendu Transkarukera 2015

Podium de la transka avec Gérard et Maguy, des bénévoles au grand coeur!

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Commenter cet article

yohann 10/08/2015 21:09

Voilà une épreuve faite pour moi!
Dommage qu'elle soit aussi éloignée... lol

julien 06/08/2015 22:02

Respect!!

Erwan 04/08/2015 00:09

Encore bravo à toi pour l'obstination dont tu as fait preuve dans cette épreuve.....bel exemple!!!!
Félicitation.

Manu 03/08/2015 18:54

Un Grand Bravo Nicolas, car cette terre quand on ne la connais pas est très très difficile. Tu l'as réussi avec une difficulté supplémentaire! Chapeau. Nul doute que le dépassement de toi-même que tu as du faire te servira pour tes prochains défis.